Il y a, sur mon bureau, plusieurs choses qui reviennent toujours : une tasse trop vite refroidie, des carnets ouverts à moitié, des fichiers de recherche, des idées à développer, des essais de scènes à insérer, des dates griffonnées, des noms de personnages entourés trois fois parce qu’ils refusent de rester à leur place. Et, depuis l’écriture du Prix du Nom, il y a autre chose.
Une présence dans la marge.
Je n’ai pas utilisé l’intelligence artificielle pour écrire le roman à ma place. La formule serait commode. Elle serait fausse. Elle aurait surtout cette paresse des phrases qu’on répète parce qu’elles évitent de regarder le travail de près.
J’ai utilisé l’intelligence artificielle comme un adjoint.
Le mot me convient. Il a quelque chose d’administratif, presque militaire. Un adjoint n’est pas un maître. Il ne commande pas la maison. Il tient les dossiers ouverts, signale la pièce manquante, ramène le regard vers la carte quand l’officier s’échauffe trop devant le mouvement des troupes. Il relit. Il classe. Il objecte. Il attend qu’on lui demande : qu’est-ce qui ne tient pas ?
Alors il répond.
Au début, je lui confiais des tâches presque froides. Des vérifications de dates. Des cohérences de trajet. Une rue possible, une fonction, une hiérarchie, un nom qui ne devait pas apparaître trop tôt. Je lui demandais de tenir la chronologie pendant que j’avançais dans la phrase. La Terreur, le Directoire, le Consulat, l’Empire : autant de pièces où l’on peut déplacer une chaise sans s’en apercevoir, puis découvrir trois chapitres plus tard que toute la maison penche.
Très vite, l’adjoint est devenu autre chose.
Un premier critique littéraire.
Pas un oracle. Pas un juge. Un lecteur qui ne se fatigue pas de reprendre la même scène sous un autre angle, et qui accepte la question la plus utile, la plus désagréable aussi : où est-ce que je mens ?
Je lui donnais un passage. Il revenait avec les endroits mous. Les phrases qui expliquaient ce que la scène montrait déjà. Les gestes trop insistants. Les silences qui étaient de vrais silences, et ceux qui n’étaient que des trous laissés par prudence. Il me disait : ici, tu commentes. Ici, tu répètes. Ici, tu veux protéger le personnage au lieu de le laisser faire. Ici, la scène commence trois paragraphes trop tôt.
Il y a eu des coupes.
Beaucoup.
Des pages entières parfois. Des mouvements que j’aimais, parce qu’ils étaient bien écrits, et qu’il fallait précisément enlever parce qu’ils n’étaient que cela : bien écrits. Une phrase peut briller et ne servir à rien. Elle peut même nuire par son éclat. Dans un roman comme celui-ci, où les gestes doivent porter plus que les déclarations, le joli est un danger. Je le savais. L’adjoint me le rappelait quand je tentais de l’oublier.
Il m’a aidé à couper les adverbes qui expliquaient la peur. À remplacer une intention par une main sur une table. À retirer une phrase d’analyse pour laisser une porte se fermer. À voir qu’un dialogue devenait trop intelligent, donc moins vivant. À comprendre qu’un personnage ne devait pas dire ce que le lecteur pouvait lire dans sa manière de poser un verre.
Il m’a aussi dit quand je m’égarais.
C’est peut-être là que son rôle a été le plus précieux. Quand l’Empire prenait trop de place. Quand Napoléon risquait d’aspirer la scène. Quand Julian devenait plus concept que corps. Quand Sarah disparaissait derrière ce qu’elle représentait. Quand l’Histoire, avec sa majuscule et ses bottes, entrait dans la pièce avant les personnages.
Il fallait alors revenir au sol.
Au cuir d’une botte. À la cire sur un parquet. À une encre qui sèche. À une femme qui ne remet pas tout de suite une lettre sur le bureau. À un homme qui garde la main immobile parce que la bouger dirait trop. Le roman se sauvait presque toujours par les choses.
L’intelligence artificielle, dans ce travail, n’a jamais remplacé ce moment-là. Elle ne possède pas la nécessité intime d’une scène. Elle ne sait pas pourquoi Sarah entre dans une ruelle plutôt que dans une autre, ni pourquoi Julian ne peut pas lever la voix à cet endroit précis. Elle peut proposer. Elle peut comparer. Elle peut signaler une faiblesse. Mais elle ne porte pas la charge.
La charge reste à l’auteur.
C’est une chose importante à dire, parce que le soupçon moderne va vite. On imagine la machine écrivant à notre place, et l’écrivain se contentant de regarder sortir les pages. Rien n’est plus éloigné de mon expérience. Le travail avec l’intelligence artificielle m’a demandé davantage de décision, non moins. Elle multiplie les possibilités ; il faut trancher plus souvent. Elle trouve des chemins ; il faut savoir lesquels refuser. Elle formule des objections ; il faut reconnaître celles qui touchent juste.
Un mauvais adjoint flatte.
Un bon adjoint fatigue.
Il oblige à reprendre. À justifier. À défendre une phrase quand elle mérite de l’être, et à l’abandonner quand elle ne tient que par vanité. Il ne remplace pas la solitude de l’écriture. Il l’organise. Il pose une lampe sur la table, déplie les cartes, pousse vers vous le dossier que vous évitiez depuis trois jours.
Puis il attend.
Le reste se fait seul, c’est-à-dire avec tout ce que l’on est : les lectures, les obsessions, les morts qu’on transporte, les phrases qu’on refuse, les personnages qui finissent par vous regarder de plus près que prévu.
Pour Le Prix du Nom, cette présence dans la marge a tenu ce rôle-là. Premier adjoint. Premier contradicteur. Premier critique. Celui qui m’a aidé à couper quand je voulais garder. À remanier quand je voulais seulement polir. À revenir à Sarah, à Julian, à la scène, chaque fois que je m’éloignais sous prétexte d’expliquer.
Et, souvent, à cette simple question :
qu’est-ce qui tient vraiment ?
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