C’est une règle que je me suis donnée dès le premier chapitre, presque par hasard, et que j’ai maintenue par discipline pendant les quarante-six chapitres du Tome I. Julian Moreau ne dit jamais je en premier. Quand il prend la parole, il commence par le sujet, par l’autre, par la chose à faire. Le je arrive plus tard, dans la subordonnée, ou pas du tout.

Au début, c’était un tic. Une coquetterie d’auteur. Puis cette coquetterie a commencé à travailler le personnage à mon insu.

La contrainte révèle ce qu’elle interdit

Un personnage qui ne peut pas commencer par je est obligé de regarder les choses avant de se regarder lui-même. Il pèse, il évalue, il décide — puis il agit. Sa parole suit son geste, elle ne le précède pas. Il ne s’écoute pas penser à haute voix.

Cela change tout. La phrase « Je crois qu’il faudra reprendre Toulon avant l’hiver » n’est pas du tout la même que « Toulon devra être reprise avant l’hiver ». La première porte un locuteur ; la seconde porte un fait. Julian appartient à la seconde.

Et comme il commande des hommes, comme il rédige des rapports, comme il dicte à ses aides de camp pendant que d’autres parlent — la règle est cohérente avec sa fonction. Un maréchal qui chercherait à se justifier en commençant ses phrases par je serait insupportable. Le mien ne le fait pas, et il devient lisible.

L’exception qui prouve la règle

Il y a une scène, au chapitre 32, où Julian dit à Sarah :

Je n’ai pas su, mon amie. Je n’ai pas su pour Henri. Je ne savais pas que cela arriverait si vite.

C’est la première fois qu’il commence trois phrases consécutives par je. Et c’est précisément la scène où il s’effondre — où l’homme de registres reconnaît qu’il a manqué quelque chose d’essentiel chez son propre fils.

Ce n’était pas prémédité. C’est en relisant que je me suis aperçu de l’écho. La règle avait créé sa propre exception, et cette exception faisait sens.

La leçon

Une contrainte d’écriture, choisie tôt et tenue longtemps, finit par dessiner le personnage elle-même. Pas dans ce qu’on dit de lui — dans ce qu’on lui interdit de dire.

Je ne sais pas encore combien d’autres règles silencieuses régissent Sarah, Mareuil ou Cossard. Je les découvre en avançant. Mais celle-là, pour Julian, je la sais. Et tant que je l’écris, elle continuera de tenir.

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